Bernadette Malgorn 2020

« SANTÉ PUBLIQUE ET ÉPIDÉMIES À BREST À TRAVERS LE TEMPS »

PAR BRUNO CALVÈS - NUMÉRO #6

L’épidémie de typhus de 1757 à Brest (quatrième partie)

L’épidémie de Coronavirus (COVID-19), partie de Chine à la fin de l’année 2019 pour atteindre en quelques semaines la pointe extrême de l’Europe, la Bretagne, nous renvoie à des souvenirs qu’on croyait appartenir définitivement au passé. Le grand port qu’est Brest depuis le XVIIe siècle a été, souvent de façon intense, frappé par des épidémies ramenées par ses marins de lointaines navigations. Des voyageurs sillonnant les routes ont aussi apporté avec eux des maladies contagieuses. De courts rappels historiques, sans ambition d’exhaustivité, invitent à nous remettre en mémoire quelques-uns de ces moments dramatiques qui ont marqué l’histoire de la Ville de Brest. Après avoir revécu ensemble l’épidémie de grippe espagnole, avoir retracé la très longue liste des épidémies qui ont touché la pointe bretonne à travers les âges, voici un rappel de ce que fut la plus terrible d’entre elles, l’épidémie de typhus de 1757 : 4e et dernière partie…

Après avoir raconté le retour catastrophique de l’escadre le 23 novembre, après avoir étudié comment on a soigné les malades, après avoir décrypté les mesures prises par les autorités pour combattre l’épidémie, regardons la manière dont les Brestois ont vécu six mois d’épreuve sanitaire si exceptionnelle que le typhus est passé à la postérité sous le nom de « maladie de Brest »…

Commençons par les « élus » d’alors. Le 16 février, le maire Alain Martret informe la communauté de ville qu’il convient de pourvoir au remplacement de trois conseillers, morts de l’épidémie : l’un d’eux était Romain Malassis, procureur-syndic de la communauté et imprimeur de la Marine. Antoine Poissonnier Desperrières raconte dans son Traité des maladies des gens de mer que la maladie « se répandit parmi le petit peuple de Brest & y fit les plus grands ravages. Les maisons étoient jonchées de mourans & de morts, & les malades étoient le plus souvent délaissés. Cependant, pour faciliter les moyens de guérison, on avoit fait publier dans tous les quartiers & aux prônes des Messes paroissiales, que les alimens & les médicamens leur seroient délivrés gratis, d’après la simple ordonnance des Médecins qui se transporteroient chez les malades aussitôt qu’ils en seroient requis. […] Des cadavres restoient quelquefois plusieurs jours sans sépulture ; ce qui augmentoit l’infection de l’air & la contagion. Pour parer à cet inconvénient, les Médecins, accompagnés d’un Commissaire, furent obligés d’aller faire la visite de toutes les maisons où les Prêtres avertissoient qu’il y avoit des malades. La crainte de l’épidémie avoit beaucoup ralenti les soins & la charité des gens de bien ; & quiconque était sain se gardoit bien de communiquer avec les malades. […] l’on observera ici que la terreur fut très grande, & que, pour ne point l’augmenter encore, on défendit de sonner les cloches, & on ordonna d’enterrer sans bruit. » Aucune tenture ne put également être placée à la porte des morts ni à celle des églises. »

A Recouvrance, qui rassemble le quart de la population de la ville, le pic de l’épidémie se situe entre le 23 décembre et le 13 janvier, observe l’historien André Lévy : on enterre une quinzaine de personnes par jour en moyenne. La lecture des registres paroissiaux montre qu’il n’y a plus que 7,2 décès par jour dans la première quinzaine de février, 4,4 dans la suivante, 4 dans la première de mars, 3,1 dans la suivante et 2 dans la première quinzaine d’avril. Au total, entre novembre et mars, plus de 1100 personnes du côté de Recouvrance ont été inhumées. Les chiffres donnent une moyenne de 371 inhumations chaque année « normale ». En cinq mois, Recouvrance a donc connu l’équivalent de quatre années de décès. Certes, un certain nombre de morts étaient des marins extérieurs à la ville.

Le pic de l’épidémie correspond à la période du Carême : « il fallait que les malades, épuisés par le mal et la médication, trouvassent, dans un régime réparateur, les moyens de recouvrer leurs forces. Sur l’avis de M. de Courcelles, il fut donc arrêté qu’on demanderait à l’évêque, pour tous les habitants de la ville et des paroisses voisines indistinctement, la permission de faire gras pendant le carême, ce que le prélat accorda sur le champ, même pour le vendredi et le samedi » rappelle Prosper Levot dans son Histoire de la ville et du port de Brest. Les immondices s’accumulent dans les rues. Faute de tombereaux et de bras pour les nettoyer – 850 bagnards son tombés malades – les personnes et les charrettes de passage sont réquisitionnées. Le 31 mars 1758, M. de Courcelles peut écrire au ministre de la Marine : « La désinfection de la ville est fort avancée. Les maisons où il y a eu des malades et des morts ont été nettoyées et parfumées, et les haillons brûlés. Il ne reste plus que les grosses ordures des rues, des cloaques et des carrefours, pour l’enlèvement desquelles il y a tous les jours des tombereaux d’ordonnés. Ce n’a pas été sans peine et sans beaucoup de dégoût. »

La maladie commence à décroître à partir de la mi-février 1758. Le 12 avril, l’intendant de Marine Gilles Hocquart annonce que l’épidémie a pris fin. En cas de rechute, le lazaret de l’île Trébéron aurait reçu des malades. Des pensions et des gratifications sont accordées sur les fonds des Invalides aux familles des soignants morts ainsi qu’aux couvents des Carmes et des Capucins, dernier hôpital évacué. Le maire Alain Martret reçoit une pension décernée par le conseil du roi, complétée par une bourse de jetons attribuée par les Etats de Bretagne. Le grand dévouement de l’abbé Perrot, curé de Saint-Louis, lui vaut aussi une pension.

Prosper Levot déclare dans son Histoire de la ville et du port de Brest que l’épidémie de Brest est à placer sur la même ligne que la peste de 1720 à Marseille, si on se réfère au nombre de morts par rapport à la population de la ville. Le typhus de 1757-1758 a ôté la vie à 10 000 Brestois et marins (6500 habitants et 3500 marins environ) sur les 30 000 habitants que comptait alors la ville. D’autres épidémies allaient suivre… jusqu’à celle du COVID-19 au début du XXIe siècle.

BM2020