Bernadette Malgorn 2020

« SANTÉ PUBLIQUE ET ÉPIDÉMIES À BREST À TRAVERS LE TEMPS »

PAR BRUNO CALVÈS - NUMÉRO #5

L’épidémie de typhus de 1757 à Brest (troisième partie)

L’épidémie de Coronavirus (COVID-19), partie de Chine à la fin de l’année 2019 pour atteindre en quelques semaines la pointe extrême de l’Europe, la Bretagne, nous renvoie à des souvenirs qu’on croyait appartenir définitivement au passé. Le grand port qu’est Brest depuis le XVIIe siècle a été, souvent de façon intense, frappé par des épidémies ramenées par ses marins de lointaines navigations. Des voyageurs sillonnant les routes ont aussi apporté avec eux des maladies contagieuses.De courts rappels historiques, sans ambition d’exhaustivité, invitent à nous remettre en mémoire quelques-uns de ces moments dramatiques qui ont marqué l’histoire de la Ville de Brest. Après avoir revécu ensemble l’épidémie de grippe espagnole, avoir retracé la très longue liste des épidémies qui ont touché la pointe bretonne à travers les âges, voici un rappel de ce que fut la plus terrible d’entre elles, l’épidémie de typhus de 1757 : 3e partie…

Les 4000 marins et soldats malades, débarqués le 23 novembre 1757 à Brest par l’escadre de retour de Louisbourg au Canada, sont répartis le jour même dans différents lieux de la ville par la communauté de ville – le conseil municipal d’alors – et les puissantes autorités locales représentées par le prestigieux Hilarion Duguay, commandant de la Marine à Brest, et le puissant Gilles Hocquart, intendant de la Marine à Brest après avoir été vingt ans durant intendant de la Nouvelle France (actuel Canada). Suivons le récit de Prosper Levot dans sa remarquable Histoire de la ville et du port de Brest.
Tout ce que compte la ville de lieux d’accueil est mobilisé : l’hôpital de la Marine, bien sûr, le couvent des Carmes (donnant sur l’actuelle rue Traverse) et les deux églises de la rive gauche (l’église des Sept-Saints et l’église Saint-Louis), les casernes de Recouvrance et le couvent des Capucins. On avait été alerté de la gravité de la situation par le retour, le 4 novembre précédent, des vaisseaux le Bizarre et le Célèbre encombrés de malades.
L’épidémie suscite un grand émoi dans la France entière. Le roi Louis XV demande qu’on le réveille lorsque chaque nuit les bulletins de la mortalité journalière arrivent à Versailles ! Le ministre de la Marine François de Moras expédie 150 000 livres pour payer deux mois de solde aux matelots guéris. La communauté remet au Magasin général 80 paires de drap et invite les habitants à en faire autant, contre rétribution. Quant aux « élus » brestois d’alors, ils semblent terrorisés – à juste titre – par la maladie puisqu’ils sont très peu nombreux à se réunir le 26 novembre, au point qu’on prévoit à la séance suivante du 2 décembre qu’une amende de 10 livres sera infligée aux membres de la communauté qui seront absents aux assemblées de ville…

Pour pallier l’insuffisance de personnel médical à Brest, l’intendant de Bretagne Cardin Le Bret dépêche des sœurs grises et des sœurs blanches ainsi que des médecins de tous les points de la province. Pour autant, les médecins brestois font leur devoir, rapporte Antoine Poissonnier Desperrières dans son Traité des maladies des gens de mer : « Frappés du nombre des victimes, leur zèle les porta à chercher dans l’ouverture des cadavres de quoi asseoir le diagnostic d’une maladie si violente. M.rs de Courcelles, Mauflâtre & de Préville, Médecins, assistèrent à toutes ces manœuvres. Tous les Chirurgiens qui travaillèrent sur les corps furent pris de la maladie dans l’instant d’une manière si vive, que deux ou trois jours après ils furent à toute extrémité & emportés très promptement. » Courcelles est atteint mais sans gravité, Mauflâtre meurt le neuvième jour et Préville le quatorzième jour après contraction de la maladie. Pour répondre aux besoins croissants de personnel, l’intendant fait alors appel aux forçats à qui il promet la liberté pour récompense, ce qu’approuve le ministre qui souhaite tout de même que ces derniers, une fois l’épidémie passée, rentrent au service du roi dans l’armée ou la Marine ! Le médecin du roi, Jean-Baptiste-Nicolas Boyer, se met en route pour le grand port du Ponant le 21 décembre.

Ce même jour, l’assemblée générale de la commune se réunit sous la présidence du maire Alain Martret. Alerté du nombre malades installés chez les habitants de Brest, il demande aux capitaines de quartier de faire des perquisitions afin de les faire transporter dans les hôpitaux dans les 24 heures, les logeurs retardataires encourant une amende de 10 livres ! Les logements sont ensuite désinfectés selon les procédés qu’aura indiqués le médecin du roi. Les habitants sont soignés aux frais du roi. Les indigents sont transportés, côté Brest, à l’hôpital ordinaire de la ville pour les femmes et dans l’église des Sept-Saints (dans le bas de l’actuelle rue Amiral Linois) pour les hommes ; côté Recouvrance, les hommes sont installés dans la chapelle Notre-Dame (sur l’actuel quai Jean Bart dans la base navale) et les femmes dans la chapelle de la Congrégation (dans la rue de la Congrégation).

Pour décharger les hôpitaux, l’hôtel Saint-Pierre (qui deviendra plus tard, rue de Siam, la préfecture maritime jusqu’à la Seconde Guerre mondiale) et la maison de Larc’hantel (dans le bas de l’actuelle rue de Maissin à Recouvrance) sont évacués pour y mettre les convalescents. Les maisons de Keroriou (dans l’actuelle rue Yves Collet) et de Keroudaut (à Recouvrance) sont louées aux frais de la Marine. On construit des baraques. Mais l’intendant Hocquart refuse que la corderie neuve, où on aurait pourtant pu loger 1500 malades, ainsi que le séminaire des aumôniers de la Marine (situé dans l’actuelle rue de Lyon, derrière l’église Saint-Louis) soient réquisitionnés. Le 27 janvier, l’hôpital de la Marine, qui ne contient que 1100 lits, accueille 2600 malades. Les coûts en médicaments sont très élevés : on doit à l’apothicaire de la ville 130 000 livres !

Le 10 juillet 1758, à l’heure des bilans matériels, l’intendant Hocquart informe le ministre de la part déterminante prise par la Marine dans la lutte contre l’épidémie : « Vous n’ignorez pas, Monseigneur, les consommations prodigieuses qui ont été faites en matelas, couvertures et linges dans les quatorze hôpitaux dont nous avons eu la charge pendant près de six mois ; ça a été une nécessité de faire brûler tout ce qui avoit servi aux malades qui pouvoit perpétuer la contagion ou l’épidémie. »

L’inertie de la municipalité d’alors, certes dotée de pouvoirs limités par rapport à ceux de l’Etat, est dénoncée par le médecin du roi, Boyer, au ministre de la Marine : « Il ne faut pas compter beaucoup (entre nous) sur les officiers municipaux de cette ville, malgré les ordres de M. Le Bret et de son subdélégué ; outre que ces gens sont des trembleurs, ils n’ont pas de sens commun. »

Dans la prochaine et dernière partie de ce récit de la « maladie de Brest » de 1757, nous verrons comment les Brestois, notamment ceux de Recouvrance, ont vécu au quotidien cette redoutable épidémie.

BM2020