Bernadette Malgorn 2020

« SANTÉ PUBLIQUE ET ÉPIDÉMIES À BREST À TRAVERS LE TEMPS »

PAR BRUNO CALVÈS - NUMÉRO #4

L’épidémie de typhus de 1757 à Brest (deuxième partie)

L’épidémie de Coronavirus (COVID-19), partie de Chine à la fin de l’année 2019 pour atteindre en quelques semaines la pointe extrême de l’Europe, la Bretagne, nous renvoie à des souvenirs qu’on croyait appartenir définitivement au passé. Le grand port qu’est Brest depuis le XVIIe siècle a été, souvent de façon intense, frappé par des épidémies ramenées par ses marins de lointaines navigations. Des voyageurs sillonnant les routes ont aussi apporté avec eux des maladies contagieuses.

De courts rappels historiques, sans ambition d’exhaustivité, invitent à nous remettre en mémoire quelques-uns de ces moments dramatiques qui ont marqué l’histoire de la Ville de Brest. Après avoir revécu ensemble l’épidémie de grippe espagnole, avoir retracé la très longue liste des épidémies qui ont touché la pointe bretonne à travers les âges, voici un rappel de ce que fut la plus terrible d’entre elles, l’épidémie de typhus de 1757 : 2e partie

 

Il faut établir un diagnostic. Voici les observations et recommandations d’Antoine Poissonnier Desperrières dans son passionnant Traité des maladies des gens de mer. Le typhus « peut naître spontanément & par la seule action des causes générales parmi des Matelots épuisés de fatigue, affligés du scorbut, ou forts disposés à en recevoir les atteintes. Des matelots forts & robustes peuvent en être affectés, en partie par contagion. La contagion seule peut la répandre parmi des personnes très saines ». Précisons que « les pores de la peau, de l’intérieur du nez & et du poumon, sont autant de canaux ouverts à des vapeurs aqueuses très-pénétrantes, qui portent avec elles ces émanations pestilentielles. »
Il faut ensuite soigner. « La saignée paraît être le plus sûr remède. On la pratiquera donc au bras sans différer ; on aura recours à une saignée du pied, & cela dans le même jour. Les délayans adoucissans & un peu acidulés, seront mis en usage & en grande quantité, pour préparer le malade à l’action d’un émético-cathartique. On peut obtenir par-là un relâchement général. Si, après avoir ordonné ces remèdes, le malade se trouve dans un état de force & de vigueur, on lui prescrira d’amples boissons ; mais s’il est dans un état d’anéantissement, il faut un peu ranimer ses forces par quelques cuillerées d’une potion cordiale acidulée, faite avec le sirop de limon ou de vinaigre, l’eau de canelle orgée, quelques gouttes de liqueur anodine minérale d’Hoffmann & l’eau de scabieuse, ou, à son défaut, l’eau commune. Ce qui me paraît très avantageux dans cette circonstance, ce seroit de faire prendre, sur un petit morceau de sucre, dix à douze gouttes d’excellent éther au malade. »

Bien que fier des traitements qu’il encourage de suivre, l’auteur ne peut que conclure : « Il ne faut pas se dissimuler que l’effet des secours le plus sagement administrés, ne répond pas toujours à ce qu’on devoit en attendre. » Qu’à cela ne tienne, poursuit-il : « On doit faire appliquer sur le champ un grand emplâtre vésicatoire aux épaules et aux jambes, & les panser de façon à y exciter une bonne & ample suppuration. C’est un moyen curatif dont l’efficacité a été reconnue en tant de circonstances semblables. »

Une fois le malade guéri, que lui conseiller de boire et de manger ? « Pour achever l’expulsion des humeurs corrompues, la décoction de quinquina, à laquelle on joint le sel d’Epsom, produit d’excellents effets. Des soupes légères, avec des légumes, des panades, du riz relevé avec un peu de canelle, des œufs frais » sont recommandés mais « l’usage de la viande doit être interdit pendant plusieurs jours après l’entière guérison de la maladie. »

Sur la piste de principes d’hygiène que les générations à venir partageront, il observe à plusieurs reprises dans l’ouvrage que « les Gens de l’Art insistoient bien sur l’usage de certains moyens dont ils reconnoissoient l’utilité, tels que la propreté, la purification de l’air, la séparation des convalescences, le moindre entassement des malades ; mais tout cela était impraticable dans les premiers temps, & si la maladie perdit de sa violence à l’approche du printemps, on le doit autant aux moyens devenus plus faciles qu’à la douceur de la saison […] Le temps sec & chaud qu’on eut à la fin de Mars & dans le commencement d’Avril 1758 n’y contribua pas peu. »

Il est temps pour Poissonnier de prendre congé de son lecteur d’hier et d’aujourd’hui après sa longue énumération thérapeutique : « Voilà, je pense, les moyens curatifs, tant pharmaceutiques que chirurgicaux les mieux indiqués dans une pareille maladie, & ceux auxquels on a eu spécialement recours dans les hôpitaux de Brest. »
A l’historien, exploiteur de sources, d’établir un bilan chiffré. « D’après les bulletins quotidiens envoyés au ministre de la Marine – et ils comportent des lacunes – le total des décès hospitaliers s’élève à 3483 entre le 20 novembre 1757 et le 31 mars 1758 (forçats décédés non compris). Dans ces mêmes mois, on peut estimer à 5 à 7000 le total des décès civils dans Brest et ses banlieues » explique l’historien de la médecine Jean-Pierre Goubert.
Comment le roi, l’intendant de Bretagne, les autorités militaires du port de Brest et l’assemblée de ville réagirent-ils face à l’épidémie ? C’est ce que nous découvrirons ensemble dans le troisième – et avant-dernier – article consacré à la plus terrible des épidémies que Brest a connues

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